Juan Lafitte

L’analogie entre l’art du torero et celui du peintre n’est pas nouvelle. Le peintre est aux prises avec sa toile comme le torero avec son taureau.


Juan Laffite, Toréer la peinture

Si dans la corrida, on ne sait pas ce qui va se passer, devant cet animal symbolisant la puissance depuis toujours (nous en avons trace dès les premières grandes civilisations), mettre sa vie en jeu n’est pas une métaphore.

Néanmoins, dans la peinture aussi, le danger est bien là.

Van Gogh, quelques jours avant sa mort, écrivait : "Dans ma peinture, j’ai risqué ma vie et ma raison y a sombré à moitié", démontrant que tout art où l’on ne met pas sa vie en jeu n’a pas lieu d’être. A minima, il n’apporterait rien de bien intéressant et répéterait ce qui a été tant de fois déjà dit.

Rares néanmoins sont ceux comme Juan Lafitte qui ont troqué leur habit de torero, de lumière, dit-on, contre la chemise tachée du peintre et leur cape et leur épée contre des pinceaux ruisselant de couleur.

D’une mère méditerranéenne et d’un père landais, sa conscience d’être étiré entre Méditerranée et Océan est profondément ancrée en lui. Une enfance niçoise, quartier Las Planas, mais des vacances chez ses grands parents à Dax où il approche les taureaux qui le fascinent et lui donnent envie dès l’âge de seize ans, de se retrouver dans l’arène.

Il réalise son rêve. Pendant une vingtaine d’années, il parcourt les grandes villes taurines : Bayonne, Dax, Nîmes, Arles, etc., une carrière bien remplie de picador de novillada (les taureaux de trois ans). L’ambiance des arènes, la chaleur, la jubilation, l’émotion, l’adrénaline, sont des drogues puissantes dont il ne va plus pouvoir se passer. Il faut conquérir aussi le public immense et très présent (18 000 personnes parfois). Un spectacle total où mise en scène, "faenas réalisées" (jeu de capes réussies au plus près du taureau), etc., vont remplir ses jours, "Une vie incomparable", dit-il.

Avec les taureaux et l’univers des arènes, il a aussi embrassé le flamenco, la culture gitane, ses rites, ses symboles (tatoués sur les bras et le torse : l’Indalo, l’homme arc-en-ciel (une figure préhistorique retrouvée à Almeria), et un ensemble de signes comprenant la Lune, l’étoile de David et une épée.

Compagnon d’une gitane, il a vécu sur les routes et chanté le flamenco accompagné des plus grands guitaristes.


Mais au delà de l’arène, c’est la peinture qui l’attendait.

Une peinture expressive, colorée, ensoleillée évoquant des scènes de vie en Andalousie, à Xérès de la Frontera, dans les Landes, aux Saintes Maries de la Mer.
Dans ses tableaux, on y voit les familles sur les routes, les caravanes, mais aussi des taureaux blessés, des couples, des ciels de nuit, la Lune dans tous ses quartiers, les étoiles, la vie au dehors, la nuit autour du feu, la mer pas loin. La musique aussi, la guitare, les fêtes gitanes, des présences humaines simples, évidentes.

Ses couleurs sont puissantes, sans concessions, hors styles. L’habit du torero se retrouve sur la toile, brossé en quelques traits, dominant la masse mouvante et noire du taureau aux cornes jaunes d’or. Une figuration très libre où il raconte ses souvenirs, ses vécus, ses visions chargées d’émotion.


"Faire dans la peinture ce que je voulais dire avec le taureau"
, est une de ses professions de foi.

L’art de toréer, comme celui de peindre, nécessite de trouver son style pour mieux faire ressentir sa musique intérieure.

"El Toreo es sentimiento", le toreo est sentiment.

Au delà de la technique, c’est la beauté du geste, la poésie, l’invention qui sont nécessaires. Le sentiment doit alors envahir l’arène ou la toile pour transmettre les émotions d’une vie à vivre, pour "toréer la vie".